• Il fut une époque où, si l'on rencontrait d'autres êtres, on ne savait pas avec certitude s'il s'agissait d'animaux ou de dieux ou de seigneurs d'une certaine espèce ou de démons ou d'aïeux. Ou simplement d'hommes. Un jour, qui dura plusieurs milliers d'années, Homo fit quelque chose que nul autre n'avait encore jamais tenté. Il commença à imiter ces animaux qui le poursuivaient : les prédateurs. Et il devint chasseur. Ce fut un long processus, bouleversant et irrésistible, qui laissa des traces et des cicatrices dans les rites et dans les mythes, ainsi que dans les comportements, se mêlant avec quelque chose qui, dans l'ancienne Grèce, fut appelé « le divin », tò theîon, différent mais présupposé par le sacré et par le saint et précédant même les dieux. De nombreuses cultures, éloignées dans l'espace et dans le temps, associèrent quelques-uns de ces événements, dramatiques et érotiques, à une zone du ciel, entre Sirius et Orion : le lieu du Chasseur Céleste. Ses histoires sont tissées dans ce livre et se déploient dans de multiples directions, du Paléolithique à la machine de Turing, en passant par l'ancienne Grèce et l'Égypte et en explorant les connexions latentes à l'intérieur d'un même territoire impossible à circonscrire : l'esprit.
       Le Chasseur Céleste est la huitième partie d'une oeuvre en cours commencée en 1983 avec La ruine de Kasch et poursuivie avec Les noces de Cadmos et Harmonie, Ka, K., Le rose Tiepolo, La Folie Baudelaire et L'ardeur.

  • C'est « la vague Baudelaire » et ses effets dans l'art et la littérature que Roberto Calasso analyse et raconte ici avec l'érudition et le talent narratif qui sont les siens. S'appuyant sur un réseau enchevêtré de citations et de rapprochements, le grand écrivain italien nous propose de déambuler dans un Salon imprévisible où seraient exposées des images de toutes sortes, il nous fait circuler dans les méandres de ce système nerveux qui s'appelait Baudelaire, il nous introduit, enfin, dans un monde réel ou fantasmé peuplé par des personnages comme Ingres, Delacroix, Manet, Courbet, Sainte-Beuve, Flaubert, Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Degas, Valéry. La Folie Baudelaire se constitue autour d'un emblème qui remonte a Sainte-Beuve : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l'Edgar Poe, où l'on récite des sonnets exquis, où l'on s'enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la Folie Baudelaire.
    L'auteur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible, là où on ne croyait pas que personne pût aller ». L'enjeu de ce livre est de montrer, avec le maximum de précision possible, que cette Folie attrayante, désolée et dangereuse eut, après Baudelaire, bien d'autres visiteurs, puisque finalement ce lieu se révélera coïncider avec le territoire de la littérature absolue.

  • Touristes, terroristes, sécularistes, hackers, fondamentalistes, transhumanistes, algorithmiciens : ce sont toutes les tribus qui habitent et agitent l'innommable actuel. Un monde fuyant comme il n'était jamais arrivé auparavant, qui semble ignorer son passé, mais qui s'éclaire aussitôt que d'autres années apparaissent, la période comprise entre 1933 et 1945, au cours de laquelle le monde lui-même avait accompli une tentative, partiellement réussie, d'autoanéantissement. Ce qui vint ensuite était informe, brut et de plus en plus puissant. W.H. Auden intitula L'âge de l'anxiété un petit poème à plusieurs voix situé dans un bar à New York vers la fin de la guerre. Aujourd'hui ces voix résonnent lointainement, comme si elles venaient d'une autre vallée. L'anxiété ne manque pas, mais elle ne prévaut pas. Ce qui prévaut, c'est l'inconsistance, une inconsistance meurtrière. C'est l'âge de l'inconsistance.
    Ce livre, le neuvième d'une oeuvre en cours d'élaboration, est étroitement relié à sa première partie, La ruine de Kasch (Du monde entier, 1987), où l'on rencontre l'expression «l'innommable actuel», précédée et suivie par deux lignes blanches. À la place de ce blanc il y a maintenant un livre.

  • K.

    Roberto Calasso

    De quoi parlent les histoires de Kafka? Après avoir reçu d'innombrables réponses, la question continue de susciter une sentiment de vive incertitude. S'agit-il de rêves? D'allégories? De symboles? S'agit-il d'événements qui arrivent tous les jours? Les nombreuses solutions qui ont été proposées ne parviennent pas à éliminer le soupçon que le mystère reste encore intact. Ce livre ne se propose pas de dissiper ce mystère mais de permettre qu'il soit « éclairé par sa propre lumière », comme l'écrivit une fois Karl Kraus. C'est pourquoi Roberto Calasso essaie de se mêler au cours, au mouvement tortueux, à la physiologie de ces histoires, en rencontrant au fur et à mesure les questions les plus élémentaires. Comme, par exemple : qui est K.?

  • «Celui qui écrit sur la tablette est absorbé, comme s'il ne voyait rien autour de lui. Et peut-être ne voit-il rien. Il ne sait peut-être pas ce qui l'entoure. Il suffit du style qui grave les lettres pour capter son attention. La tête qui navigue sur les eaux chante et saigne. Chaque vibration de la parole présuppose quelque chose de violent, un palaión pénthos, un "deuil ancien". Un meurtre ? Un sacrifice ? Ce n'est pas clair, mais la parole ne cessera jamais de le raconter. Apollon empoigne sa lance de laurier. En tendant l'autre bras, il indique quelque chose : impose-t-il ? défend-il ? protège-t-il ? Nous ne le saurons jamais. Mais ce bras tendu, comme dans l'Apollon du Maître d'Olympie, axe immobile au centre du tourbillon, embrasse et soutient la scène entière - et toute littérature.»

  • La légende de la ruine de kasch est l'histoire d'un royaume d'afrique dont le roi était tué lorsque les astres formaient certaines configurations dans le ciel.
    Un jour se présenta un étranger, nommé far-li-mas. il faisait des récits extraordinaires qui envoûtaient tant son auditoire que les prêtres oubliaient de contempler le ciel. l'arrivée de ce conteur marqua la fin d'une ère sacrificielle : la ruine du royaume de kasch. mais bientôt le nouvel ordre lui-même, oú était aboli le meurtre rituel du roi, allait connaître son déclin. a travers cette légende, roberto calasso pose la question de la légitimité du pouvoir, de la tyrannie et du sacrifice.
    Talleyrand, témoin privilégié de l'histoire, guide le lecteur dans des lieux réels ou symboliques : la cour de versailles, l'inde des véda, l'abbaye de port-royal, les galeries libertines du palais royal. il a pour compagnons marie-antoinette, bentham, goethe, fénelon, baudelaire, chateaubriand, un bâtard de louis xv, sainte-beuve et d'innombrables autres comparses. une étonnante vision de l'histoire, à la fois érudite et poétique.

  • Ka

    Roberto Calasso

    « Qui est Ka ? » se demande l'immense oiseau Garuda, plongé dans les frondaisons de l'arbre Rauhina. Ka est le nom secret de Prajapati, le Géniteur, auquel les trente-trois dieux et les hommes innombrables doivent leur origine, mais Ka signifie aussi « Qui ? », et c'est la dernière question que l'on pose, quand toutes les autres ont été posées.
    Cependant, beaucoup d'éons devront d'abord s'écouler, beaucoup de mondes surgir et s'évanouir, en une suite de tourbillons dont l'oeil est Ka lui-même. C'est ainsi qu'apparaissent les Deva, qui se battent contre ces autres dieux, les Asura, pour conquérir le suc enivrant du soma ; les Sept Voyants ; Siva, Brahma, Visnu, avec leurs histoires entrecroisées, se réfléchissant d'une ère à l'autre ; le jeune Krsna et son cortège érotique de gardiennes de troupeaux, les gopi ; Krsna dans son âge mûr, qui gouverne les destinées de la guerre funeste du Mahabharata ; et enfin, au beau milieu de notre âge, s'avance un prince qui abandonne la maison de son père et découvre un chemin de la libération qui n'avait jamais été foulé auparavant : le Bouddha.
    Dans l'esprit s'accomplit ce qui a commencé dans l'esprit. Pour répondre à la dernière question il faut traverser toutes les histoires. Et pour traverser toutes les histoires il faut se demander, comme il est arrivé à Garuda, qui est celui qui les accueille silencieusement : Ka.

  • L'ardeur

    Roberto Calasso

    Quelque chose d'immensément loin de notre présent est apparu il y a plus de trois mille ans dans l'Inde du Nord : le Veda, un «savoir» qui englobait tout en lui, depuis les grains de sable jusqu'aux confins de l'univers. Cette distance transparaît dans la manière de vivre chaque geste, chaque parole, chaque entreprise. Les hommes védiques accordaient une attention adamantine à l'esprit qui les soutenait et qui ne pouvait être disjoint de l'«ardeur» à partir de laquelle, pensaient-ils, le monde s'était développé. L'instant prenait sens dans sa relation avec un invisible qui débordait de présences divines. Ce fut une expérimentation de la pensée si extrême qu'elle aurait pu disparaître sans laisser aucune trace de son passage sur la «terre où erre en liberté l'antilope noire» (c'est ainsi que l'on définissait le lieu de la loi). Et pourtant cette pensée - un enchevêtrement d'hymnes énigmatiques, d'actes rituels, d'histoires de dieux et de fulgurations métaphysiques - a l'indubitable capacité d'éclairer d'une lumière rasante, distincte de toute autre, les événements élémentaires qui appartiennent à l'expérience de tout un chacun, aujourd'hui et partout, à commencer par le simple fait d'être conscient. Elle entre ainsi en collision avec nombre de ce que l'on considère désormais comme des certitudes acquises. Ce livre raconte comment, à travers les «cent chemins» auxquels fait allusion le titre d'une oeuvre démesurée et capitale du Veda, le Satapatha Brahma?a, on peut retrouver ce qui sous nos yeux en passant par ce qui est le plus loin de nous.

  • Toute sa vie, Tiepolo aura peint sur commande pour les églises et les palais, couvrant de fresques jusqu'aux vastes plafonds de la Résidence de Würzburg ou du Palacio Real de Madrid.
    Dans son oeuvre s'anime toute la vie d'une époque - le dix-huitième siècle - qui l'admira sans se préoccuper de le comprendre. Il ne fut que plus facile à Tiepolo de lui échapper, et de livrer son secret à ses seules gravures, trente-trois Capricci et Scherzi. Chacune est comme le chapitre d'un roman noir, éblouissant et muet, peuplé de personnages hétéroclites et déconcertants : éphèbes épanouis et Orientaux ésotériques, Satyres et Satyresses, hiboux et serpents - et même Polichinelle et la Mort. De pages en pages, nous les retrouvons côtoyant Vénus, le Temps ou Moïse, Armide ou la cohorte des anges, Cléopâtre ou Béatrice de Bourgogne : une foule bigarrée, une troupe de bohémiens itinérants, cette «tribu prophétique aux prunelles ardentes» dont parle Baudelaire.
    Plus qu'un brillant intermède dans l'histoire de la peinture, Tiepolo fut une manière à travers laquelle les formes se manifestèrent, un certain style dans le déploiement de leur défi. Ses figures révèlent une fluidité sans effort ni obstacle. Toutes accédaient au ciel sans oublier la terre, incarnant une dernière fois la vertu suprême de la civilisation italienne : la sprezzatura. Nul mieux que Tiepolo ne sut donner à voir ce que Nietzsche appelait «l'Olympe de l'apparence».
    Après La Ruine de Kasch (1987), Les noces de Cadmos et Harmonie (1991), Ka (2000) et K. (2005), Le rose Tiepolo se présente comme le cinquième volet d'une oeuvre en devenir, dont les différents moments, fortement articulés entre eux, élaborent les matières les plus diverses, sans qu'aucun ne puisse être assigné à un genre établi. Le présent ouvrage, entre récit et essai, est enrichi de plus de quatre-vingt illustrations faisant contrepoint au texte, et réalise une véritable osmose entre l'image et le mot.

  • Le fou impur

    Roberto Calasso

    " Et un jour ce fut le grand crime - sous le règne de Frédéric II de Prusse, mais aussi sous le règne de Guillaume II, et aussi pendant l'interrègne : le temps qu'il fallut aux " horloges cosmiques " pour vider leurs mécanismes -, le crime qui avait sans aucun doute produit la déchirure irrémédiable dans l'Ordre du Monde.
    Ici, notre chronique, après son prologue céleste, s'attachera dorénavant aux vicissitudes de deux grandes familles saxonnes, parentes et ennemies : les Schreber et les Flechsig, appartenant toutes deux à la "plus haute noblesse céleste". " Daniel Paul Schreber, président de chambre à la cour d'appel de Dresde, fut interné dans différents asiles entre 1893 et 1902. C'est notamment à partir de ses célèbres " Mémoires d'un névropathe " que Freud a élaboré sa théorie de la paranoïa.
    Mais c'est l'histoire secrète du président Schreber, ce fou impur interné par Flechsig, que Roberto Calasso raconte dans ce texte brillant et inclassable qui emprunte, par contamination, la forme la plus impure : celle du roman.

  • C'est « la vague Baudelaire » et ses effets dans l'art et la littérature que Roberto Calasso analyse et raconte ici avec l'érudition et le talent narratif qui sont les siens. S'appuyant sur un réseau enchevêtré de citations et de rapprochements, le grand écrivain italien nous propose de déambuler dans un Salon imprévisible où seraient exposées des images de toutes sortes, il nous fait circuler dans les méandres de ce système nerveux qui s'appelait Baudelaire, il nous introduit, enfin, dans un monde réel ou fantasmé peuplé par des personnages comme Ingres, Delacroix, Manet, Courbet, Sainte-Beuve, Flaubert, Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Degas, Valéry. La Folie Baudelaire se constitue autour d'un emblème qui remonte a Sainte-Beuve : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l'Edgar Poe, où l'on récite des sonnets exquis, où l'on s'enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la Folie Baudelaire.
    L'auteur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible, là où on ne croyait pas que personne pût aller ». L'enjeu de ce livre est de montrer, avec le maximum de précision possible, que cette Folie attrayante, désolée et dangereuse eut, après Baudelaire, bien d'autres visiteurs, puisque finalement ce lieu se révélera coïncider avec le territoire de la littérature absolue.

  • Avant de vouer un culte à la raison, les Grecs se sont enthousiasmés pour la notion de possession. Lié aux affres de la passion, ce phénomène de « folie divine » revêt diverses formes et génère la pensée même, la poésie, la divination.
    Roberto Calasso se penche sur l'histoire secrète de cette notion, méprisée et attaquée par les Modernes. Il rappelle qu'elle doit son origine à la figure de la Nymphe, instigatrice de la première possession, la possession érotique, qui touche non seulement les hommes mais aussi les dieux. Il redonne du sens à ces êtres délicats et sibyllins, fascinants et terribles.
    Dans cet essai d'une grande modernité, d'autres oeuvres affluent, recoupant le thème de la possession, parmi lesquelles Lolita de Vladimir Nabokov, Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock, ou encore Gilda de Charles Vidor.

    En couverture : Sir Peter Lely, Nymphes à la fontaine, huile sur toile, vers 1650. © Dulwich Picture Gallery, Londres, Royaume-Uni / The Bridgeman Art Library

  • Baudelaire seul Nouv.

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