Sabine Wespieser

  • Nuala O'Faolain s'empare du destin d'une jeune Irlandaise pauvre qui, en 1890, s'est enfuie de chez elle pour devenir une criminelle célèbre en Amérique sous le nom de « Chicago May ».
    L'amour, le crime et un destin exceptionnel de femme au tournant du xxe siècle : tous les ingrédients du romanesque sont réunis. Tour à tour braqueuse, prostituée, arnaqueuse, voleuse et danseuse de revue musicale, May avait une beauté magnétique qui tournait la tête des hommes. Ses aventures la conduisirent du Nebraska - où elle côtoya les frères Dalton - à Philadelphie, où elle mourut en 1929, en passant par Chicago, New York, Le Caire, Londres et Paris - où elle fut jugée pour le braquage de l'agence American Express. Elle vécut sur un grand pied, fit de la prison, et écrivit même, dans le genre convenu des mémoires de criminels, l'aventure de sa vie.
    Partant de ce matériau, Nuala O'Faolain mène une enquête trépidante, tentant de saisir les motivations de cette énigmatique soeur d'Irlande, elle aussi exilée aux États-Unis. Car cette héroïne romanesque et sentimentale a payé au prix fort l'indépendance qu'elle a conquise contre les normes sociales. Ici l'écrivain nourrit de sa propre expérience une émouvante réflexion sur la quête d'une femme qui a décidé de sortir des sentiers battus, choisissant l'aventure et assumant la solitude.

  • Avec Chimères, son premier roman, écrit après le succès de son autobiographie, On s'est déjà vu quelque part ?, Nuala O'Faolain confirme son formidable talent de conteuse. Quand elle s'empare du destin de Kathleen de Burca, rentrée en Irlande pour enquêter sur une affaire d'adultère survenue au xix e siècle, elle fait resurgir de sa conscience d'Ir landaise opprimée des tragédies intimes ou historiques, en même temps qu'elle évoque les questions lancinantes de l'exil, de la solitude, de la sexualité et des chimères de l'amour.
    Parce que la passion est la grande affaire de sa vie, Kathleen veut écrire sur le scandale que suscita, peu après la grande famine, la liaison entre une aristocrate anglaise et son palefrenier irlandais. Mais ses recherches la confrontent insidieusement à son propre passé : dans un va-et-vient entre l'Irlande de 1850 et celle de son enfance, elle met en lumière les fatalités de l'histoire, bien loin de découvrir les recettes de l'amour romantique.
    Ce roman invite à un voyage réel dans une Irlande que la narratrice a quittée pour échapper au malheur familial et qu'elle réapprend à l'écoute de joies simples, d'êtres apaisants et d'une nature enchanteresse.
    C'est aussi un voyage au coeur de l'identité d'une femme d'aujourd'hui, la bouleversante Kathleen de Burca.
    La lucidité et la tendresse qui caractérisent l'écriture de Nuala O'Faolain donnent sa force et sa richesse à un livre dont l'issue est aussi inattendue que magnifique.

  • Angélique se lève tous les matins la première, dans la petite maison des faubourgs de Port-au-Prince qu'elle partage avec sa mère, sa soeur Joyeuse, et son jeune frère Fignolé. Dans l'aube grise de février, l'inquiétude l'étreint : Fignolé n'est pas rentré et les tirs n'ont cessé de gronder au loin.
    Angélique la sage est une fille soumise, une soeur exemplaire, une femme de presque trente ans en apparence résignée. Joyeuse, la belle, la sensuelle, n'a pas abdiqué, elle, sa liberté, sa révolte, son désir de bonheur et d'une vie meilleure, malgré la misère, la violence, les rackets et les enlèvements qui sont lot quotidien. Épaulées par leur mère, figure protectrice et pivot du foyer, à l'image de ses chères divinités vaudou, les deux femmes tentent de retrouver la trace du jeune homme.
    Au fil de la journée et de leur enquête, Angélique et Joyeuse, en réalité les deux visages du même désespoir, dessinent de la ville une géographie apocalyptique. Fignolé, militant déçu du parti des Démunis, s'est perdu dans les méandres d'une impossible lutte.
    Yanick Lahens, dépeignant le destin d'une famille hélas ordinaire, construit l'allégorie d'un pays - Haïti sous Aristide, qu'elle ne nomme jamais - où la monstruosité est loi. Mais à chaque page de son impressionnant roman sourd la révolte et éclate la volonté de vivre.

  • David a soixante ans et vit dans une ferme isolée, sur les hauteurs. Pour la première fois en vingt-six ans, il a décidé de ne pas déneiger la commune. Mais ce 23 décembre glacial, quand son vieil ami berger, puis celui qu'il nomme son « fils de rechange », l'appellent à l'aide, il n'y tient plus. Son tracteur est en panne, il part à pied.
    Commence alors une nuit hallucinée. Pour résister au froid et à l'ivresse de la neige omniprésente, David se grise de ses souvenirs, chante et danse. Dans cette veille au pays des ombres, là où la frontière entre ciel et terre a disparu, la nature déchaîne ses sentiments comme les éléments, convoquant les fantômes du passé et les ombres du présent. L'image de sa femme, tuée par un chauffard, celle de sa fille, venue lui annoncer son divorce, Muriel encore, qu'il voudrait savoir aimer, ou une mystérieuse disparue que charrie la rivière. mènent autour de lui un bal étrange.

  • "J'enterrais mes quarante-quatre ans au Léon, bar bien connu, sorte de mosaïque d'un Sisteron baladeur et égaré, où se côtoient pêle-mêle routiers, zonards, prolos, vieux canassons et petits Beurs, avec par bonheur... de temps à autre, quelques silhouettes féminines occupées à siroter des vodkas orange. [...] J'étais privé dans la région parisienne dans les fameuses années 1960. À cette époque je pataugeais comme bien des privés dans la semoule habituelle. Fugueurs jamais retrouvés, surveillances fastidieuses, problèmes immobiliers, histoires d'adultère, extorsions de fonds, filatures, etc. - pas de quoi pavoiser.
    Si bien qu'en 1971, j'ai atterri avec une toute petite valise à la porte des Alpes. Sisteron, une ville laborieuse de commerçants, où seules la citadelle, cette grande dame noire, et les montagnes environnantes, de belles dames blanches, semblaient attester que les gens du coin pouvaient avoir de temps à autre un peu d'imagination et quelque chose de plus. « On cherche aussi, nous autres, le grand secret. » Pour ce premier de ses romans dans l'ordre de l'écriture (il en a achevé la rédaction en 1988), André Bucher s'est replongé dans ses années beatniks et libertaires.
    Nils Baker, privé au grand coeur sous ses dehors d'ours mal léché, a quitté Paris pour venir s'installer dans les Alpes-de-Haute-Provence, sur une terre qu'il cultive entre deux affaires à élucider. Une terre qui n'est pas à vendre, malgré l'arrivée des investisseurs attirés par les promesses touristiques de la région.
    Embrouilles immobilières couvertes par les politiques locaux, meurtres, disparitions, Baker mène l'enquête. Dans sa propre ferme, il organise la résistance : en camp retranché avec son carré de fidèles, filles et garçons partageant une joyeuse communauté, il se défend, comme le dernier des Mohicans, contre les intimidations des mafieux, qui eux ne plaisantent pas. L'aventure, plutôt cocasse, tourne bientôt à la tragédie. L'enquête laisse alors place à un roman dont les personnages, comme dans tous les livres d'André Bucher, trouvent dans la nature et sa magie païenne une ultime consolation.

  • Le 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu'ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s'écrouler cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée, déshabillée, nue, Port-au-Prince n'était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c'est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c'est le scandale de sa pauvreté. Y. L.
    Sitôt sortis de l'hébétude, les survivants de la catastrophe ont pensé « refondation » : Yanick Lahens, avec eux, a repris le travail, l'inlassable travail des mots. Ce court récit, mû par la double nécessité de dire l'horreur et de la surmonter, en témoigne.
    Déambulant dans les rues de sa ville détruite, l'écrivain part de sa propre expérience : avant le séisme, elle projetait d'écrire un roman d'amour. Revisitant le décor ravagé de sa fiction, elle est saisie par l'histoire immédiate. Comment écrire, s'interroge-t-elle, sans exotiser le malheur, sans en faire une occasion de racolage ?
    Texte de témoignage, texte animé par l'urgence, texte de compassion et de réflexion aussi, Failles désigne l'innommable qu'a été le 12 janvier 2010 en Haïti. Mais il tente aussi de prévenir de l'irresponsabilité qui consisterait pour les Haïtiens à ne pas changer leurs perceptions et leurs comportements. Ses analyses restent en cela, des années après le séisme, d'une grande pertinence et d'une criante actualité.
    Pour Yanick Lahens en effet, la faille géologique qui a englouti Port-au- Prince interdit de faire comme si les autres failles - sociale, politique, économique - n'existaient pas. Il n'y a pas de fatalité dans le malheur du peuple haïtien, ni même dans les carences des élites et la mainmise des organisations internationales : telle est la conviction de l'écrivain qui, malgré le tableau sans complaisance qu'elle brosse de la réalité de son pays, insuffle à ses pages une formidable force de vie.

  • Couchée sur l'herbe dans sa robe bleue, Alice Bienaimé est sous le choc. Son père vient de la gifler. Sans penser à mal, dans l'euphorie d'une fin d'après-midi dansante, elle s'était mise à onduler, comme envahie par la force obscure d'autres rythmes. La culture populaire n'a pas droit de cité dans la stricte éducation donnée à la jeune fille de treize ans par sa famille petite-bourgeoise de Port-au-Prince, qui a fait tant d'efforts pour s'arracher à ses origines paysannes et à son ascendance africaine. Cette scène de 1942 sera fondatrice dans la vie d'Alice.
    Yanick Lahens, dans ce percutant premier roman de formation, annonciateur des leitmotivs de son ouvre à venir, raconte l'enfance apparemment sans histoire d'une gamine que rien ne destinait à sortir du rang pour mener une carrière de danseuse. Même si, toute petite, le territoire chatoyant de la servante, Man Bo, dans l'arrière-cour de la maison, l'attirait bien plus que l'école.

  • Née à Dublin en 1940, dans une famille de neuf enfants, Nuala O'Faolain se dépeint, dans ce premier livre, comme « l'Irlandaise type : une pas grand-chose, issue d'une longue lignée de pas grand-chose » : devenue chroniqueuse à l'Irish Times, après un brillant parcours universitaire et journalistique, elle raconte ici, avec spontanéité et humour, comment elle n'est pas restée une Irlandaise type. Cette évocation de ses souvenirs n'a pourtant rien d'une success story : au fil des aventures sans lendemain, des plongées dans l'alcool, elle dit avec une honnêteté scrupuleuse sa solitude, sa difficulté à se détacher du modèle maternel, et l'impossibilité de trouver l'âme sour, qu'elle cherche avec un sentimentalisme souvent à l'opposé de son féminisme exacerbé. Avec ses contradictions, ses enthousiasmes, ses souffrances et ses passions - la lecture en est une, et pas des moindres -, Nuala O'Faolain construit un livre qui va droit à l'essentiel : son humanité sans fard.

  • Les chats, paraît-il, ont sept vies. En grec, on dit qu'ils ont sept âmes. Dans ce récit, conte philosophique et satire politique à la fois, Takis Théodoropoulos imagine que les philosophes de l'Antiquité se sont réincarnés à Athènes en chats de gouttière.
    Or, parce que les Jeux olympiques se tiennent dans la capitale grecque en 2004 et qu'on ne plaisante ni avec la sécurité ni avec la salubrité, il est question de supprimer ces encombrants matous : c'est la philosophie qu'on assassine !
    Branle-bas de combat au comité de défense des sept-âmes : sous la houlette de leur très charismatique et séduisant président, ses membres, pour l'essentiel des dames d'un certain âge, se lancent dans une rocambolesque défense et illustration des félins menacés.
    Drôle, incisif et truculent, ce petit livre s'achève par les biographies imaginaires des chats philosophes, joyeuses occasions de revisiter ses classiques et de honnir à tout jamais les organisations internationales de tout poil.

  • En cette fin d'année 1499, l'archevêque de Grenade, confesseur de la Reine Isabelle, vient d'ordonner la destruction de tous les ouvrages de la ville écrits en langue arabe. Cet autodafé sonne la fin de la glorieuse civilisation d'al-Andalus, qui a régné pendant sept siècles sur la péninsule ibérique.
    Chez les al-Hudayl, très ancienne famille dont le domaine est implanté à quelques lieues de la ville, on s'interroge face à la radicalisation des Chrétiens : faut-il accepter d'abjurer sa foi pour sauver ses biens et peut-être sa vie, comme s'y sont résolus le propre oncle du chef de clan, devenu prélat, et un de ses cousins, négociant à Grenade ?
    Faut-il fuir de l'autre côté de la Méditerranée ?
    /> Ou alors organiser la résistance qu'appelle de ses voeux le jeune et fougueux Zuhayr, convaincu que la marche de l'histoire n'est pas irréversible ?
    Tariq Ali excelle à camper les détails du quotidien de ces aristocrates libéraux à un moment où leur monde, tout de raffinement et de tranquille certitude, bascule. Mais si, avec sa verve coutumière, il donne vie et chair aux intrigues amoureuses, aux unions clandestines voire incestueuses et aux secrètes rivalités, le romancier livre aussi une subtile réflexion sur les germes du déclin de la culture arabe en Andalousie.

  • Samuel, le vieux, vient de mourir. C'est le moment que son petit-fils, Jérémie, dix-huit ans, a choisi pour quitter sa mère et venir vivre dans ces Alpes-de-Haute-Provence âpres et grandioses où il a passé les premières et plus belles années de sa vie. Plutôt que son grand-père, il retrouve dans la ferme familiale son père, arrivé pour les funérailles, et dont il avait été séparé depuis longtemps. André Bucher, avec sa langue rocailleuse et sonore, dit les retrouvailles difficiles, mêlées de ressentiment et d'amour, de deux hommes que réunit la dépouille de Samuel, dont ils doivent honorer la mémoire et terminer le travail. Père et fils vont s'apprivoiser mutuellement autour du noble ouvrage du patriarche, la coupe du bois.
    L'auteur parvient à faire resurgir, dans ce lieu magique et imprégné de présences païennes, un passé essentiel pour des personnages en quête d'identité : à la fin du récit, Daniel et Jérémie auront reconstruit autour de la figure centrale du grand-père leur propre rapport au monde. Ils auront découvert aussi, ensemble, que leurs véritables racines plongent dans leurs enfances et dans l'amour profond qu'ils vouent à la nature sauvage.
    Voici un livre qui traite sans fausse pudeur ni sentimentalisme des relations filiales. Un hymne aux grands espaces, pour des personnages en proie à l'aventure intérieure, qui affrontent leurs démons en un huis clos fascinant.

  • Le crabe, c'est bien sûr la maladie. Pendant un drôle de printemps sec et impitoyable, elle survient avec la montée inexo- rable du dérèglement.
    « Trithérapie, chimiothé- rapie puis radiothérapie » signifieront sa mort.
    Écrit à la deuxième per- sonne du singulier, ce livre - le deuxième de Vincent Borel, publié chez Actes Sud en 1998 par Sabine Wespieser - embarque le lecteur dans une drôle d'exploration, celle du corps souffrant de son auteur, scruté avec un feint détachement et un humour ravageur. Ici, la vie, la vraie, celle des mots rédempteurs et des forces arrachées au royaume des songes, se réinvente et se déploie en un bel exorcisme.

  • « Je ne savais pas que je m'embarquais pour un voyage quand j'ai écrit les premiers mots de On s'est déjà vu quelque part ?, et je ne pensais pas que des eaux calmes m'attendaient peut-être, moi aussi. Mais je comprends qu'un mouvement a commencé à ce moment-là qui ne sera pas terminé avant que je connaisse la sérénité. Sans doute parce que je peux entrevoir le lac de la pièce où j'écris cela, je me dis parfois que j'y arrive, que j'y suis presque ».

    Avec le succès de On s'est déjà vu quelque part ?, son premier récit autobiographique (SW poche, 2015), très rapidement suivi d'un roman, Chimères (Sabine Wespieser éditeur, 2004), la vie de Nuala O'Faolain a radicalement changé : d'éditorialiste solitaire, les pieds solidement ancrés dans la terre irlandaise, elle est devenue un écrivain reconnu, installé une partie de l'année aux États-Unis.
    Intelligent, lucide et généreux, J'y suis presque (première édition : 2005), son deuxième livre de mémoires, est avant tout le roman d'une vie, la sienne : celle d'une femme dans la cinquantaine à qui tout sourit enfin, mais dont la quête de sérénité se heurte sans trêve aux fantômes du passé. Si elle y est presque, rien n'est jamais gagné, et c'est à la lumière de cette contradiction intime que s'est écrite l'oeuvre intense de cet auteur trop tôt disparu (née en 1940, Nuala O'Faolain est morte en 2008).

  • Ce matin du 20 avril, ma situation était pour le moins inconfortable. Épuisé par une lutte de trente heures contre un terrible coup de vent venu du nord-est, j'étais attaché à mon poste, à la barre, et considérais d'un oeil mort mon cotre démâté, alourdi par l'eau de mer embarquée qui avait dangereusement rehaussé la ligne de flottaison, et dérivant quelque part dans l'Atlantique Nord, entre l'Islande et la Norvège. [...] Or il paraissait que la coque elle-même avait perdu, pour une raison quelconque, son étanchéité, et cette sournoise infiltration, si je ne parvenais pas à la juguler, me condamnait à l'évidence à une mort lente, perversité de la mer qui m'avait épargné au moment de ses plus grandes fureurs.
    /> Avec pour seule compagnie son chat Érasme, qu'il a embarqué dans l'aventure, le narrateur, pendant les moments d'accalmie que lui laisse la tempête, se souvient de l'itinéraire qui l'a mené de son appartement parisien à cette situation périlleuse. Parce que son ami Olaf Borgström, mathématicien, musicien et historien de l'art, a été obligé de renoncer à son voyage en France, qui devait être consacré à élaborer ensemble une publication, l'homme décide de partir le rejoindre.
    Il a du temps devant lui, et se lance dans la restauration acharnée d'un vieux bateau.
    Réflexion sur le destin autant qu'hymne à la vie, ce premier roman de Michel Rio, paru en 1982, a imposé la musique très singulière de son écriture, oscillant entre élégance érudite et vertige métaphysique.

  • "Beaucoup de prêtres, dans mon pays, ont cessé d'exhorter les pauvres et ceux qui n'ont ni droits ni pain ni dignité à subir leur sort avec patience en attendant les compensations de l'audelà.
    Mais au contraire ils ont appris d'eux la révolte et ont partagé cette révolte. Savez-vous, mes frères moines, vous qui vivez dans la discipline, l'obéissance, l'humilité, la patience, savez vous ce que c'est que la révolte ? Savez-vous que ces vertus qui sont votre force et votre paix peuvent paraître là-bas des luxes, parce que la seule voie laissée libre à l'esprit est celle de l'insurrection ? J'étais parmi ces prêtres, et nous avons été arrêtés et torturés par ceux qui prétendaient défendre les valeurs de la chrétienté. Vous étiez informés de ces épreuves lorsque, après mon exil en France, vous m'avez accueilli dans votre monastère." En ce dimanche, Joaquim prononce le commentaire de l'Eucharistie dans le monastère de la côte bretonne où il a trouvé refuge. Prêtre rebelle d'Amérique latine, il fait scandale lors de ce prêche, en avouant avoir perdu la foi en Dieu après les souffrances qui lui ont été infligées dans son pays.
    Victime du « perchoir du perroquet », une technique de torture consistant à pendre la victime, nue, la tête en bas, de telle manière que tout le poids de son corps repose sur ses avant-bras, il a réalisé alors, dans l'extrême de la douleur, que la perversion absolue résidait dans la trahison des mots, sur lesquels il avait fondé son existence.
    Pendant la journée qui suivra cette messe, une conversation avec le père abbé, une halte auprès de la femme de l'éclusier et ses déambulations le long de la falaise ne pourront l'arracher à ses réflexions sur la cruauté de la mémoire.
    Grand Prix du Roman de la Société des gens de lettres lors de sa parution en 1983, ce deuxième roman de Michel Rio, après Mélancolie Nord (sw poche), est une promenade au bord de l'abîme servie par une écriture majestueuse de précision et de beauté.

  • Moze

    Zahia Rahmani

    En Algérie, Moze a échappé au massacre des harkis. En 1962, il est arrêté et emprisonné. En 1967, il s'évade et arrive en France avec sa famille. Le matin du 11 novembre 1991, après avoir salué le monument aux morts, Moze se suicide en se noyant dans l'étang communal.
    Des années après cette mort, sa fille tente de rendre compte de ce geste, celui d'un homme qui n'a été ni paria, ni exilé, ni apatride, ni immigré, mais un banni. Un homme sans peuple et sans pays.
    Si la littérature ne fera pas le compte de la guerre d'Algérie, ce livre dit pourtant la fabrique de cet homme-là : le colonialisme et ses excès, l'ignorance et le mépris, l'absurdité tragique d'une situation et en toute fin la bêtise des hommes.
    L'écriture de Zahia Rahmani, magistralement tendue, convoque une déchirure, un doute, une plainte, d'une vérité bouleversante. Moze nous parle de tous les laissés-pour-compte de l'histoire et de la douloureuse difficulté d'en assumer la filiation. De l'impossibilité d'échapper à ses pères.

  • Enfermée dans un camp du simple fait de ses origines musulmanes, la narratrice se souvient. Enfant, elle a été marquée par l'abandon de sa langue maternelle, le berbère, qu'elle parlait en Algérie où elle est née. L'école française lui a donné les clefs d'un autre monde, et une nouvelle langue.

    Plus tard, elle devra apprendre à vivre avec une autre violence : le déni de la diversité de celui qu'on noie sous la figure générique du « Musulman ».

    Cette femme, devenue adulte, étouffe. Acculée, elle tente de fuir. Mais la convulsion islamique qui agite le monde la rattrape. Elle se retrouve prisonnière.

    Dans ce texte inspiré et visionnaire, dont la première édition date de 2005, Zahia Rahmani témoigne de l'injonction qui nous est faite de coller à une identité prédéterminée et, plus largement, elle interroge la fabrication du paria.

  • Si la grand-mère centenaire de Kelly Dowland n'était pas tombée malade, cette exubérante trentenaire blonde, joueuse de tuba dans un orchestre symphonique, ne se serait probablement pas mise à écrire. Tant qu'un souffle de vie animera encore Jackie, sa grand'ma, elle tiendra son journal.
    Les souvenirs heureux avec la vieille dame se mêlent à son quotidien de mère de famille new-yorkaise et de musicienne d'orchestre. Kelly ne passe pas inaperçue parmi ses collègues masculins de la section des cuivres. D'eux, de Joe, son compagnon, acteur shakespearien et amateur de vins français, d'Elton, son petit garçon fou de Star Wars, ou de ses copines qui ne teignent pas leurs cheveux blancs, elle livre des portraits où la précision le dispute à un humour ravageur.
    Au fil des pages pourtant, l'émotion prend le pas, tout entière dans la tendresse de Kelly Dowland pour ses personnages, et dans l'évocation de son lien avec une grand-mère dont la liberté et la fougue lui ont été laissées en héritage.

empty